Tout le monde se demande qui mène la course électorale, mais personne n’a la réponse. Bien honnêtement, vu le nombre impressionnant d’indécis, les sondages sont peu révélateurs. Plus tôt cette semaine, Nanos National Nightly Tracking nous disait qu’il s’agit toujours d’une course à trois, tandis que les conservateurs prenaient la tête du peloton selon un sondage Ekos pour La Presse.

Si les chefs manœuvrent habilement, les flèches fusant de toute part les forcent toutefois à dévier leur attention, et parfois leur stratégie et leur tactique. Les sages spectateurs sont-ils en train de se lasser, ou la course qui se resserre les pousse‑t‑elle à soutenir un candidat?

Les partis politiques appellent les Canadiens à choisir leur camp. Ils ont donc eu recours cette semaine à une tactique éprouvée depuis longtemps pour attirer leur attention et les mobiliser : les points de clivage.

Une arme à double tranchant

Chez les indécis, la plupart pèsent le pour et le contre entre deux partis, soit les libéraux et les néo‑démocrates. Alors que ces partis continuent de les courtiser et que certaines circonscriptions commencent à évoquer la question du vote stratégique, les chefs soulèvent davantage de points de clivage pour cibler certaines populations clés.

Nous avons vu la tactique des points de clivage à l’œuvre cette semaine, quand la question du port du niqab a été soulevée aux cérémonies de citoyenneté. De telles pommes de discorde ne servent pas à galvaniser le pays, mais plutôt à cibler certaines populations et régions. L’interdiction du niqab, par exemple, peut favoriser le Bloc québécois ou les conservateurs au Québec, surtout qu’elle recueille l’appui des administrations municipales, mais n’aura aucune incidence sur le reste du pays.

Or, n’oublions pas que les points de clivage ont un coût. Quand les libéraux ont rappelé d’anciennes remarques de Mulcair sur l’exportation de l’eau en vrac, espérant faire de cet enjeu et de l’oléoduc Énergie Est des points de clivage, le NPD a répliqué par une attaque contre Trudeau en comparant ses promesses électorales à son relevé de votes.

Difficile de prévoir quel sera le prochain point de clivage, mais chose certaine, il aura une forte incidence émotionnelle sur un groupe d’indécis. Et cette tactique fonctionnera même après l’élection.

Par le passé, les partis savaient quels enjeux allaient enflammer l’opinion dans certains groupes. Aujourd’hui, grâce aux techniques de pointe de collecte des données, ils connaissent les électeurs mieux que jamais et peuvent cibler certains groupes avec une plus grande précision, prenant des risques calculés quant aux populations ciblées, aux moyens employés ainsi qu’au moment et au sujet opportuns.

MULCAIR et neutralité

On constate qu’en tentant de séduire un grand nombre d’indécis, Mulcair rapproche son parti du centre.

La plateforme politique des libéraux sur la défense lui a d’ailleurs donné une occasion en or d’adopter une approche neutre, sans approuver ni désapprouver le F‑35. Ce n’est pas la première fois que le NPD joue la carte de la neutralité, au risque de déplaire aux indécis.

Pourtant, la lutte pour cette position centriste est féroce. Trudeau et Mulcair partagent certains points de vue, notamment sur le port du niqab, les fonds de capital de risque de travailleurs et le questionnaire détaillé de recensement, mais continueront d’afficher leurs différences afin de se distinguer de leur rival. Ils doivent cependant rester bons joueurs, car il est possible qu’ils aient à collaborer après le 19 octobre.

MINORITÉ PARLEMENTAIRE

Alors que certains sondages prédisent toujours un gouvernement minoritaire qui, à l’heure actuelle, pourrait être dirigé par l’un ou l’autre des trois grands partis, les chefs s’escriment à se démarquer.

Plus tôt ce mois‑ci, Don Boudria de H+K a publié un article sur les occasions à saisir et les défis à relever pour les intervenants et les Canadiens sous un gouvernement minoritaire. Cette semaine, les néo‑démocrates et les libéraux ont déclaré, en termes assez colorés, qu’ils refuseraient sans équivoque d’appuyer un gouvernement conservateur minoritaire.

C’est au peuple canadien d’en décider, mais il est clair que si un gouvernement conservateur minoritaire est élu le mois prochain, celui-ci aura certainement les mains liées par l’opposition. Bien qu’un gouvernement minoritaire joue le même rôle qu’un gouvernement majoritaire, il a besoin de l’appui de l’opposition pour faire avancer son programme législatif. S’il ne l’obtient pas, c’est bien souvent le retour aux urnes pour les Canadiens.

Nous savons tous ce que pensent les partis des coalitions. Le NPD et les libéraux ont exclu toute coalition officielle, mais ni Mulcair ni Trudeau n’ont fait de promesse sur un éventuel accord ou une possible collaboration dans le cas d’un gouvernement minoritaire. Advenant l’élection d’un gouvernement minoritaire libéral ou néo‑démocrate, on peut s’attendre à ce qu’ils collaborent pour faire avancer une plateforme centriste pour le pays.

Vote francophone

Cette semaine, le Québec s’est trouvé sous le feu des projecteurs alors que les chefs se rencontraient à Montréal pour le premier de deux débats en français. Ceux‑ci revêtent une importance particulière pour les Québécois, les électeurs francophones et, surtout, les indécis. Comme prévu, le duel entre Duceppe et Mulcair a attiré davantage l’attention sur la province cette semaine. Le NDP considère peut‑être le Québec comme son principal atout, mais sa position sur l’oléoduc Énergie Est et le port du niqab pourrait influer sur les électeurs flottants.

Les débats en français ont toujours marqué des tournants dans les élections fédérales, vu leur incidence sur les sondages au Québec. Et bien qu’il soit trop tôt pour savoir si celui d’hier influencera les intentions de vote, il a peu de chances de dénouer l’impasse entre les partis.

C’est le NPD qui avait le plus à perdre : les sondages indiquaient qu’il perdait du terrain au Québec, et on s’attendait à ce que Mulcair soit la cible préférée de ses rivaux. Au contraire, nous avons assisté à un échange égal d’attaques et de répliques, sans véritable gagnant ni perdant.

Dans ce débat portant sur divers enjeux, les échanges les plus animés ont eu trait aux points de clivage qui trouvent un écho au Québec.

C’est sans surprise que les partis ont engagé les hostilités sur le port du niqab dans les quinze premières minutes du débat de deux heures et qu’il a été question du référendum sur la séparation du Québec, du suicide assisté et de la réforme du sénat. Rien d’étonnant non plus à ce que ces enjeux, surtout le port du niqab et le référendum, aient déchaîné les passions. La gestion de l’approvisionnement a également été soulevée vu son importance au Québec, et les chefs ont tous réaffirmé leur appui comme ils l’ont fait en réponse à une lettre du premier ministre Couillard.

Sur le plan tactique, Mulcair n’a curieusement pas attaqué ni encaissé de coup majeur des autres chefs. Mais les autres partis s’en donneront sans doute à cœur joie dans les débats à venir en français et sur la politique étrangère, en raison des incohérences du chef du NPD à l’égard de l’exportation de l’eau en vrac, des oléoducs et de la Cour suprême. Quant à Harper, son comportement et sa performance restent identiques en français comme en anglais : il est demeuré calme, mais fort et était ravi de laisser les autres chefs se jeter dans la mêlée. Trudeau, lui, a semblé se distancer, saisissant chaque occasion, peu importe le sujet, pour parler directement aux téléspectateurs de la politique de son parti et de son projet ambitieux de doubler l’investissement dans les infrastructures. Duceppe et May s’en sont bien tirés, mais leur performance aura très peu d’incidence sur l’issue des suffrages.

Enfin, sachant pertinemment que l’auditoire serait principalement québécois, les partis ont préparé leurs remarques et leurs interventions en conséquence. Les chefs, surtout Mulcair et Duceppe, n’ont raté aucune occasion de s’adresser directement aux Québécois sur les enjeux qui les touchent le plus et ont même fait référence à des institutions connues d’eux seuls (Jean Coutu). Cet accent mis sur le Québec et des traductions pour le moins déroutantes ont laissé perplexes les téléspectateurs visionnant le débat avec traduction simultanée, qui n’ont certainement pas compris la majorité des échanges plus nuancés. L’incidence du débat hors Québec sera donc sans doute limitée.

ET MAINTENANT?

À l’approche du dénouement, les occasions de se différencier se multiplient, de manière positive comme négative.

Le débat Munk bilingue sur la politique étrangère et le second débat en français attireront certainement l’attention, mais éloigneront également les chefs du terrain. Avec tous ces débats dans cette longue campagne, il est difficile de déterminer si les Canadiens seront à l’écoute et choisiront leur camp en fonction de ceux‑ci.

On peut toutefois s’attendre à ce que les électeurs soient influencés par les éditoriaux de leurs journaux de prédilection et à ce que les chefs courtisent les comités de rédaction en vue de les faire pencher en leur faveur la semaine prochaine. Dans l’intervalle, ils soulèveront de plus en plus de points de clivage et promettront de nouveaux engagements pour gagner des voix. Trudeau, pour sa part, tentera de se servir de l’annonce sur le coût de sa plateforme électorale ce samedi pour prouver aux électeurs que son équipe représente une option sûre et crédible pour le Canada.

Somme toute, la vie suit son cours même pendant la campagne. La semaine prochaine, le ministre du Commerce Ed Fast se rendra à Atlanta pour participer à des négociations sur le Partenariat transpacifique. Une entente serait la bienvenue pour les conservateurs, mais des concessions sur le secteur de l’automobile et les secteurs soumis à la gestion des approvisionnements pourraient déplaire et donc nuire au parti dans les régions cibles.