Une nouvelle semaine de cette 42campagne électorale vient de s’écouler, et même si les déclarations définitives doivent encore attendre, un enjeu électoral clé s’est glissé au centre des discussions. Alors que les marchés boursiers mondiaux sont en pleine crise et que l’économie donne le ton de la campagne, les conservateurs en profitent pour revenir à leur fonds de commerce. Les sondages pancanadiens penchent en faveur du NPD, Forum Poll ayant même avancé la possibilité d’un gouvernement majoritaire pour Thomas Mulcair. Cela dit, une analyse plus poussée des statistiques révèle une certaine impopularité des néodémocrates en Ontario, où Stephen Harper et Justin Trudeau bénéficient d’un meilleur appui. Comme il reste encore 51 jours de campagne, on ferait bien de suivre les conseils d’Elliott Gauthier, directeur national de la recherche de H+K, et de ne pas trop miser sur les sondages.

FINIE, l’AFFAIRE DUFFY?

La semaine agitée sur les marchés a peut-être profité aux conservateurs vu la couverture médiatique intensive des déficits budgétaires, de la récession, de la chute du dollar canadien et des prix des matières premières. Une fois le témoignage de Nigel Wright entendu et la suite du procès Duffy remise à plus tard, le premier ministre a été ravi de répondre aux questions relevant de son domaine de spécialité : la gestion en période d’incertitude. De leur côté, néodémocrates et libéraux ont cessé leurs attaques à l’égard du « Duffygate » pour se concentrer sur les questions économiques. Gageons que l’opposition ne manquera pas revenir sur ce problème d’éthique après la fête du Travail, lorsque les Canadiens commenceront véritablement à s’intéresser aux élections.

LA POSITION DES PARTIS À L’HEURE ACTUELLE

Comme promis, la première course à trois dans l’histoire récente du pays change notre vision des grands partis politiques et l’image qu’ils souhaitent projeter sur le plan économique. Avec l’engagement de Mulcair envers l’équilibre budgétaire et les différentes promesses de Trudeau concernant les dépenses, une question s’imposait : quel parti représente véritablement la gauche?

Alors que Harper décrit sans cesse Mulcair et Trudeau comme des politiciens qui imposent pour mieux dépenser et présente le Parti conservateur comme le choix de la stabilité, les libéraux migrent vers la gauche de l’échiquier tandis que les néodémocrates ressemblent davantage à des progressistes-conservateurs d’orange vêtus. Dépeindre Mulcair comme une version édulcorée de Stephen Harper est une stratégie qui pourrait porter ses fruits auprès des électeurs qui en ont assez d’un gouvernement conservateur, mais qui ne souhaitent pas de refonte politique majeure. En revanche, les libéraux de Justin Trudeau se sont montrés plus progressistes dans leurs annonces et s’affichent comme un parti prêt à enregistrer un déficit s’il le faut pour venir en aide à la classe moyenne. Défier la tendance des budgets équilibrés est un pari risqué pour Trudeau, ou peut-être un risque bien calculé : des sondages et des études réalisées par le Parti libéral montrent que les Canadiens sont de plus en plus à l’aise avec des déficits publics limités. Parallèlement, les libéraux ne cessent d’écorcher Mulcair depuis la gauche sur des questions comme l’impôt, les soins aux enfants et la gestion de l’économie. Cela peut-il suffire à donner un gouvernement libéral ou néodémocrate? Ça reste à voir.

L’UNION FAIT LA FORCE

Avec un débat hâtif et une première direction de campagne électorale pour deux d’entre eux, les chefs ont été sous les feux de la rampe dans les semaines initiales. Une tournée du Québec donne à voir plus de pancartes de Mulcair que des candidats locaux. Campagne 101 : les chefs peuvent changer les intentions de vote.

Cela dit, libéraux et néodémocrates semblent avoir quelque peu délaissé cette stratégie au cours de la dernière dizaine pour mettre de l’avant certains joueurs de soutien. Trudeau a notamment fait une apparition aux côtés de l’ancien premier ministre Paul Martin, rappelant aux électeurs qu’un gouvernement libéral disposerait d’un grand bassin d’experts où puiser des conseils en matière d’économie et de leadership. Une équipe complète de candidats libéraux était présente lors de cette annonce, tout comme lorsque Trudeau a dévoilé son intention de bonifier l’aide aux vétérans.

Cette semaine, le candidat vedette néodémocrate et ancien ministre des Finances de la Saskatchewan Andrew Thomson s’est acharné à la fois sur le bilan de mauvaise gestion fiscale des conservateurs et sur le programme économique de Trudeau. Thomson apporte au NPD une grande expertise des questions financières, mais la lutte dans Eglinton—Lawrence s’annonce féroce face à l’actuel ministre des Finances Joe Oliver.

C’est sans surprise que le premier ministre est à l’avant-plan de la campagne des conservateurs, préférant la prévisibilité d’un message central contrôlé aux risques de mettre en valeur des candidats n’ayant pas fait leurs preuves. Même si le parti au pouvoir a moins besoin de faire valoir ses candidats, le départ de plusieurs ministres clés risque de se faire sentir chez les conservateurs à l’approche de la date du scrutin. L’effet s’annonce particulièrement marqué du côté de l’Ontario, où Harper mène sa première campagne sans ses anciens ministres Jim Flaherty et John Baird.

LA SUITE DES CHOSES

Il y a presque quatre mois, le Nouveau Parti démocratique de l’Alberta a créé la surprise en remportant une majorité de sièges dans sa province. Certains y ont vu la fin du règne conservateur et la possibilité pour néodémocrates et libéraux de s’emparer de sièges jadis hors d’atteinte dans l’Ouest canadien. On nous disait que cela bouleverserait complètement notre conception de la politique canadienne. Pourtant, la semaine dernière, les dirigeants libéraux ont essentiellement fait campagne en Ontario et au Québec. Depuis le début de leur tournée, Harper et Trudeau n’ont passé qu’une journée en Alberta, tandis que Mulcair n’y a toujours pas mis les pieds. Même si le budget électoral y est peut-être pour quelque chose, le grand nombre de sièges et de circonscriptions changeantes en Ontario et au Québec place ces deux provinces au cœur de la politique canadienne.

Malgré la bonne prestation d’Elizabeth May au débat et le retour de l’ancien chef Gilles Duceppe, le Parti vert et le Bloc québécois ne défraient plus la chronique au pays. Vu la bataille serrée que se livrent les trois grands partis et le poids de la longue campagne sur les ressources, ces chefs risquent d’avoir du mal à se relancer dans la course.

Alors que la première étape de la campagne tire à sa fin, on peut s’attendre à ce que l’Ontario et le Québec demeurent au centre de l’attention, avec quelques campagnes dans les circonscriptions clés de la Colombie-Britannique. On risque de voir les dépenses publicitaires se multiplier au cours des prochaines semaines, tout comme les appuis de Canadiens notoires et d’organismes tiers.