Nous voilà au 47e jour de cette campagne électorale, et malgré les messages publicitaires, les séances photo, les promesses et le porte-à-porte, les sondages nationaux annoncent toujours une triple égalité en tête. Par exemple, le plus récent sondage de la firme Nanos place le NPD et le Parti libéral ex æquo avec 31 % des intentions de vote, suivis des conservateurs à 29 %, la marge d’erreur les mettant tous à la portée l’un de l’autre. Dans cette campagne où tout peut encore arriver, comment expliquer qu’aucun parti n’arrive à distancer le peloton?

Au-delà de la course serrée qui se dessine, les sondages révèlent aussi un grand nombre d’électeurs indécis, ce qui explique en partie pourquoi aucun grand parti ne s’est encore démarqué du lot. Cela dit, il est vrai qu’ils proposent des plateformes relativement similaires, d’où le défi pour les chefs et leurs candidats de se distinguer de leurs concurrents. C’est d’ailleurs la mission qu’ils se sont donnée cette semaine, le débat de jeudi sur l’économie ayant fourni l’une des meilleures occasions pour les chefs de s’illustrer.

Les conservateurs changent leur fusil d’épaule

L’annonce d’un surplus budgétaire à Ottawa lundi dernier a clairement profité au premier ministre Stephen Harper, d’autant plus que la nouvelle coïncidait parfaitement avec le subtil changement d’approche du parti pour attirer les électeurs. Certains auront effectivement remarqué sur le matériel publicitaire du premier ministre lors de ses activités de campagne que le parti a remplacé son slogan « Un leadership qui a fait ses preuves » par « Protéger notre économie ». Même si les messages cherchent tous deux à décourager les électeurs en quête de changement, la décision de mettre l’accent sur les risques que comportent les plateformes des autres partis plutôt que sur la compétence de Harper n’est pas anodine. Cette nouvelle version permet également de maintenir l’attention sur l’économie au lieu de dériver vers d’autres enjeux comme la Syrie, sachant que la position des conservateurs sur la crise des réfugiés a suscité la réprobation générale des experts et des opposants, mais pas du public, à en croire les sondages.

Le NPD étale ses compétences en économie

Le NPD a profité d’une sorte de huis clos sur le budget mercredi de

rnier pour dévoiler le coût total de ses promesses électorales et montrer aux électeurs de quelle façon il entend préserver l’excédent budgétaire. Si certains remettent en question l’exhaustivité du document ou l’exactitude de certains chiffres avancés par le NPD, il en ressort une approche prudente du parti à l’égard du changement. Le parti chiffre ses nouvelles promesses à 37 milliards de dollars sur quatre ans, soit environ la moitié de la hausse des dépenses annoncée lors de la campagne de 2011. Le chef néodémocrate Thomas Mulcair sait que les électeurs voient en lui un homme politique compétent, mais plusieurs rejettent toujours la position du parti en matière d’économie. La plateforme qu’il propose vise justement à combler cette soi-disant lacune économique.

La publication du Grand bond cette semaine a aussi confirmé les réserves du NPD à l’égard du changement. Corédigé par l’auteure et militante Naomi Klein et son conjoint cinéaste Avi Lewis, le manifeste économique de gauche a reçu l’appui d’un grand nombre de sociaux-démocrates éminents. Or, le NPD s’en est rapidement distancié, ce qui a modéré les attentes des partisans quant à l’ampleur du changement induit au chapitre de l’énergie et de l’environnement.

Les libéraux prônent la simplicité à l’approche du débat

Après avoir fait l’annonce la plus tranchée de la campagne avec un plan d’investissement dans les infrastructures qui entraînera trois années de déficit, les libéraux reviennent à l’essentiel cette semaine. Ils continuent de souligner l’expérience et les accomplissements du parti, invitant même l’ancien premier ministre Jean Chrétien à prendre la parole lors d’une activité de campagne à Hamilton. Le choix de l’emplacement ne tient pas du hasard : ancien bastion libéral à l’époque où Chrétien était au pouvoir, Hamilton est depuis passée aux mains des néodémocrates et des conservateurs. C’est exactement le type de circonscription que les Libéraux devront reconquérir s’ils souhaitent former le prochain gouvernement.

L’apparition d’un politicien de la trempe de Jean Chrétien aux côtés de Justin Trudeau est un excellent moyen de relever l’un des principaux défis du parti. Convaincus que leur plateforme inspire confiance à un grand nombre d’électeurs, les libéraux savent néanmoins que certains Canadiens doutent toujours du leadership de Trudeau. L’invitation de chefs d’expérience comme Jean Chrétien ou Paul Martin à partager la tribune avec Trudeau contribue à calmer ces inquiétudes.

Le débat sur l’économie du Globe and Mail

Harper, Mulcair et Trudeau ont eu l’occasion de s’illustrer auprès des électeurs et d’interroger leurs opposants lors du débat du Globe and Mail qui s’est tenu jeudi à Calgary. Anticipant que la majeure partie des auditeurs entendraient parler du débat par leurs proches ou les médias vu la popularité des réseaux sociaux, les organisateurs ont convenu de télédiffuser le débat sur la CPAC (environ 60 000 téléspectateurs) et de le retransmettre sur YouTube (plus de 300 000 visionnements).

Ce débat était un rendez-vous important pour les trois partis et leurs chefs. Même s’il a dépassé les attentes lors du débat organisé par Maclean’s, Trudeau est toujours perçu par certains comme le chef le moins compétent en matière d’économie, d’où l’obligation pour lui de s’illustrer. Mulcair avait pour mission de prouver aux électeurs que le NPD est capable de gérer l’économie, sachant qu’un faux pas aurait grandement compromis ses chances d’accéder au pouvoir. Quant à Harper, plusieurs disaient qu’il lui fallait briller pour « réinitialiser » la campagne des conservateurs et tirer profit de l’élan insufflé la semaine dernière.

Dans un large débat où il a été question de la crise des réfugiés, de la bulle immobilière, des soins à l’enfant, de la version longue du formulaire de recensement et des menaces contre la sécurité, l’éventuel retour du déficit budgétaire a été la seule pomme de discorde. Avec six budgets déficitaires consécutifs à son actif, Harper a de nouveau critiqué la décision des libéraux d’ouvrir la porte à un déficit, et Trudeau a défendu sa position. Mulcair a conclu le débat avec une offensive contre le plan économique des conservateurs, soutenant que sa plateforme économique, bien qu’étonnamment similaire, n’entraînerait aucun déficit.

Il était parfois difficile de suivre le rythme effréné du débat. Comme les partis affichent des positions comparables, le débat portait autant sur le leadership que sur l’économie : le ton et l’expression des chefs étaient aussi importants que la discussion de fond. De l’avis général, Mulcair a livré une bonne performance (une nette amélioration par rapport au débat d’août), Harper est demeuré calmé et posé, alors que Trudeau s’est montré fougueux, même frénétique par moments, et n’a pas dépassé les attentes comme il l’avait fait le mois passé.

Malgré son absence, la chef du Parti vert Elizabeth May a néanmoins publié sur Twitter ses réponses à nombre de questions et d’échanges pour exposer son point de vue aux électeurs et aux journalistes. Or, cette stratégie a plus fait jaser que le message véhiculé.

Au bout du compte, la prestation des chefs au débat n’aura probablement aucune incidence sur leur campagne. Au mieux, elle nous ramène au point de départ : les trois grands chefs de parti sont toujours coude à coude et s’arrachent la faveur du public dans cette course où néodémocrates et libéraux courtisent les électeurs en quête de « changement ».

Gagner du terrain un vote à la fois

Si la position des chefs et leur prestation lors de débats revêtent une grande importance dans une lutte aussi serrée, il en va de même des petites mesures prises par chaque parti auxquelles les médias accordent souvent peu d’attention. Nous assistons probablement à la campagne la plus microciblée de l’histoire du pays, et plusieurs exemples illustrent de quelle façon les partis entendent séduire de petits groupes d’électeurs. Par exemple cette semaine, chaque parti a ciblé à sa façon les électeurs du troisième âge.

Les conservateurs ont courtisé les aînés veufs et célibataires en leur offrant leur propre crédit d’impôt. Les libéraux, eux, se sont engagés à ramener à 65 ans l’âge d’admissibilité à la Sécurité de la vieillesse (SV) et au Supplément de revenu garanti (SRG) et à bonifier de 10 % la prestation de SRG aux personnes célibataires à faible revenu. Enfin, les néodémocrates ont promis aux aînés ayant des problèmes de santé d’investir dans les soins à domicile pour répondre à 41 000 nouveaux patients et aider les provinces à créer 5 000 places supplémentaires en centres de soins infirmiers.

S’il est difficile de prédire les répercussions de ces annonces, il n’en reste pas moins qu’un petit nombre de politiques bien ciblées et une volonté manifeste de faire sortir le vote peuvent faire pencher la balance dans les circonscriptions chaudement disputées. Il ne faut jamais oublier que ce genre de promesses électorales se reflète souvent sur le résultat du scrutin, mais pas nécessairement dans les sondages.

La suite des choses

Si certains considèrent le débat de jeudi dernier comme le plus important de la campagne, il ne faut pas négliger la portée du débat en français de jeudi prochain, surtout pour les libéraux et les néodémocrates. Le prochain débat sera diffusé sur plusieurs grandes chaînes francophones et promet de joindre un plus vaste auditoire que celui de cette semaine. Qui plus est, les habitudes de vote sont généralement plus imprévisibles au Québec que dans le reste du pays.

Les électeurs québécois sont beaucoup plus susceptibles de voter contre un parti que pour un autre, d’où les importantes fluctuations dans les habitudes de vote observées par le passé, qui ont notamment porté au pouvoir l’Action démocratique du Québec (ADQ) en 2007 et le NPD en 2011. Si les libéraux arrivent à convaincre la population québécoise avide de changement qu’ils forment le seul parti capable de détrôner les conservateurs, le vent pourrait bien tourner en leur faveur. Le NPD en est conscient et tentera par tous les moyens de protéger l’appui de ces électeurs durement acquis.