LES PARTIS fourbissent leurs armes À LA VEILLE DE LA FÊTE DU TRAVAIL

La première phase de la campagne électorale se terminera bientôt et les trois principaux partis sont solidement retranchés derrière leurs positions respectives, chacun planifiant avec soin ses attaques et la meilleure façon d’esquiver les coups de ses adversaires.

Les gestes et paroles de chaque chef sont les fruits de calculs précis tenant compte tant du résultat espéré aux élections que de leur perception dans la société canadienne en général. Les stratèges tentent d’anticiper les coups, mais des facteurs externes et des maladresses imprévues reconfigurent sans cesse le champ de bataille. Aucun des partis n’a jusqu’à présent su prendre les devants dans les sondages sans être immédiatement fustigé de toutes parts, et personne ne peut actuellement se permettre de reculer devant l’adversaire.

LE POSITIONNEMENT DES PREMIERS JOURS

On aurait pu s’attendre en début de campagne à un tir groupé de tous les partis contre les conservateurs et Stephen Harper, déjà sur la défensive en raison du procès de Mike Duffy, mais il en fut tout autrement.

Les quatre dernières semaines ont vu Harper et Trudeau s’en prendre à Mulclair, puis Mulclair et Trudeau s’en prendre à Harper et enfin Harper et Mulclair s’en prendre à Trudeau.

Cet équilibre s’est toutefois rompu la semaine dernière, lorsque les conservateurs et le NDP ont tenu un discours similaire en matière de fiscalité pendant que les libéraux adoptaient leur propre position sur le déficit. Il en a résulté une faible augmentation de l’appui aux libéraux aux dépens des troupes de Thomas Mulclair. Aucun parti n’a toutefois encore vraiment réussi à se démarquer, chacun récoltant toujours environ le tiers des intentions de vote.  La confrontation des premiers jours est donc, pour l’instant, un match nul, sans issue en vue. Les Canadiens sont divisés sur la question du parti le plus à même de former le gouvernement, et aucun chef ne réussit à se détacher du peloton.

LA PAUSE DU PROCÈS DUFFY ET LE MILIEU DE CAMPAGNE

Cette impasse pourrait toutefois se résoudre bientôt. Selon une enquête de la firme Ipsos, à l’heure où les Canadiens ferment leur piscine et où les enfants reprennent le chemin des classes, seuls 43 % des électeurs savent assurément quelle case ils cocheront le 19 octobre. Parmi eux, beaucoup nomment le NPD (24 %) et le Parti libéral (25 %) à titre de deuxième choix, ce qui montre que ces partis ont encore une certaine marge de manœuvre sur le plan de la croissance. C’est tout l’inverse pour les conservateurs qui, eux, sont deuxième choix de 9 % des électeurs à peine, ce qui doit inquiéter Stephen Harper et ses troupes.

La pause du procès de Mike Duffy leur donne cependant le temps de souffler un peu et de remettre leurs politiques fiscales à l’avant-plan. En fait, l’équipe du premier ministre se trouve exactement là où elle le veut : en position d’orienter la discussion vers le bilan positif du parti en matière d’économie pendant que les vétérans comme Jason Kenney critiquent le trou de huit milliards de dollars dans le plan du NPD. Le défi des conservateurs est d’éviter les distractions, qu’elles soient liées à la crise des réfugiés ou à tout autre événement externe.

Pendant ce temps, le NDP a pris sa base par surprise avec une plateforme économique décalée à droite, ce qui le place aussi en position confortable. L’équipe de Thomas Mulclair peut continuer de s’appuyer sur le pedigree fiscal d’Andrew Thompson et de multiplier les annonces en matière de politique sociale qui culmineront en un programme complet et chiffré plus tard ce mois-ci. D’ici là, Mulclair doit toutefois prouver qu’il a les moyens de financer chacune de ses nouvelles promesses. Au lieu de décrire le contenu de son programme social, le chef du NPD se verra forcé de répondre aux questions sur le coût de ses engagements et sur la provenance des fonds, comme nous l’avons vu au début de la semaine lors de son annonce d’un crédit d’impôt pour la condition physique des enfants. Le chef néodémocrate devra faire preuve de discipline et rester centré sur son message.

Les libéraux, enfin, ont décidé de jouer la carte de la prudence en offrant aux Canadiens l’option d’un déficit, ce qui pourrait les aider à se distinguer. Il faut dire que Trudeau dépasse toutes les attentes dans cette campagne. Il a su lancer les premières salves concernant les politiques fiscales de ses deux adversaires tout en annonçant ses propres dépenses majeures en toute impunité. Annoncée plus tôt cette semaine, la plus grande dépense de l’histoire du pays en matière d’infrastructure pourrait être un simple avant-goût du plan libéral. Justin Trudeau doit cependant convaincre les électeurs que la dette nationale et le déficit ne sont pas « le diable », comme l’écrit si bien John Ivison du National Post, et que sa plateforme coûteuse s’inscrit dans une stratégie à long terme qui devrait porter ses fruits assez rapidement pour les Canadiens. Le Parti libéral prend un risque, mais sa position en matière de fiscalité est probablement fondée et démontre peut-être que les Canadiens, que l’endettement personnel n’empêche pas de dormir, ne suent pas trop à l’idée de creuser le déficit du pays.

L’EFFET DES TIERS ET DES ÉVÉNEMENTS IMPRÉVUS

Peu importe leur posture, les chefs ne peuvent pas contrôler la façon dont certains événements et intervenants externes attirent l’attention des électeurs.

Comme nous l’avons constaté cette semaine, tout phénomène qui capte l’attention générale et la détourne de la campagne peut s’avérer difficile à gérer pour les partis et leurs chefs. La crise des réfugiés syriens est arrivée comme un cheveu sur la soupe pour les chefs, et le public attend d’eux une réaction irréprochable et des mesures concrètes. Or, il est trop tôt pour évaluer les répercussions réelles des événements de cette semaine sur le résultat de l’élection.

De plus, certaines tierces parties, capables d’influencer les électeurs, pourraient aussi donner du fil à retordre aux chefs trop téméraires.

Les syndicats, les associations de membres et autres groupes de pression font valoir leurs intérêts dans les médias traditionnels et sociaux, mais, pour l’instant, ils n’ont pas encore réussi à obtenir l’attention voulue de la part du public, et par conséquent des trois principaux partis. Le mot qui est sur toutes les lèvres est « changement ».

À en croire les médias, deux des tiers qui pourraient réussir à faire suffisamment parler de leurs préoccupations pour forcer les partis à réagir, sont l’organisme Leadnow, responsable de l’initiative Votonsensemble, et les vétérans de l’armée canadienne qui appellent à un boycottage du Parti conservateur. En prévision du scrutin, l’Assemblée des Premières nations a lancé cette semaine Éliminer l’écart, sa propre campagne sur les thèmes qui lui sont les plus chers, et celle-ci pourrait lui valoir assez d’attention dans les médias sociaux pour soutirer quelques engagements aux libéraux et aux néodémocrates. Fait intéressant, aucun des 48 tiers enregistrés auprès d’Élections Canada n’est issu du monde des affaires.

Il est frappant de noter le peu d’attention médiatique accordée à la santé, et ce, malgré qu’il s’agisse d’un sujet que les Canadiens ont à cœur. Plus tôt cette semaine, Michelle McLean de H+K s’est penchée sur la question dans son billet Can we make health a federal priority again? (en anglais). Bien que sept des tiers enregistrés militent pour la santé, seule l’Association médicale canadienne a su tirer son épingle du jeu jusqu’à présent avec sa campagne Exigeons un plan.

À QUOI DOIT-ON S’ATTENDRE APRÈS LA FÊTE DU TRAVAIL?

Quelle que soit l’origine des pressions externes, les électeurs peuvent s’attendre à une augmentation des attaques partisanes et à des annonces concernant les secteurs clés alors que s’entame la deuxième phase de la campagne.

Les partis feront tout pour se distinguer par leurs politiques et leurs programmes, et les chefs par leur personnalité. Les conservateurs, les libéraux et les néodémocrates poursuivront à coup sûr leurs efforts nationaux, mais l’accent portera de plus en plus sur les régions, particulièrement le Québec et l’Alberta. Dans la belle province, les libéraux et le NDP tenteront de s’attirer le vote à coup de fonds de relance, tandis qu’en Alberta, Thomas Mulcair devra jongler avec les dépenses d’un gouvernement provincial néodémocrate et un électorat réticent à l’idée même d’un déficit. De toute évidence, les préférences régionales prendront de plus en plus d’importance au cours des semaines à venir. Curieusement, le Parti libéral a mis en œuvre une nouvelle tactique au cours de la dernière semaine en annonçant des composantes propres à certaines circonscriptions dans son plan national de financement de l’infrastructure. Les autres partis lui emboîteront-ils le pas?

Avec encore six semaines de campagne devant nous, le résultat de l’élection demeure un mystère impénétrable. Les partis sont tous équilibrés et bien positionnés, et n’importe qui pourrait l’emporter.