Il y a à peine trois semaines, le premier ministre Stephen Harper lançait sa campagne électorale sous un thème familier : la confiance. Il appelait les électeurs à lui accorder leur confiance pour relancer l’emploi et l’économie, maintenir un faible taux d’imposition et assurer la sécurité de tous les Canadiens. Or, cette confiance a été mise à rude épreuve cette semaine, pendant les six jours qu’a duré le témoignage de Nigel Wright, l’ancien chef de cabinet de Harper, au procès du sénateur Mike Duffy.

Il semble pourtant que cet événement ait peu dévié le cours des campagnes locales et modifié le discours des conservateurs. Dans l’ensemble, les Canadiens se sont plutôt intéressés aux vrais enjeux de l’actualité : sécheresse, pensions, feux de forêt, fin des vacances et autres. Selon le dernier sondage d’Abacus Data, seuls 22 pour cent des Canadiens suivent le procès de Mike Duffy, quoique 20 pour cent des électeurs se soient dits « indécis ».

Cela ne signifie pas pour autant que le témoignage soit passé sous le radar de la campagne. Pressé de questions sur sa propre implication et celle de son personnel dans l’affaire Duffy, le premier ministre a maintenu une attitude constante, refusant de commenter les preuves ou l’implication de son actuel chef de cabinet, Ray Novak. Certains observateurs ont émis des doutes quant à la pertinence du déclenchement d’élections anticipées à l’approche du procès Duffy, mais les conservateurs, parfaitement conscients des difficultés que leur causerait cette affaire, savaient par ailleurs que le procès aurait lieu en août, soit à une période où les Canadiens s’intéressent peu aux élections et à la politique en général. Le sondage semble leur donner raison : le procès n’a eu que peu de répercussions sur leur campagne. Il est toutefois plus difficile d’évaluer son impact à long terme. Il incombera aux chefs des partis d’opposition de ramener cette question à l’ordre du jour. D’ici aux élections, il y a fort à parier que ces derniers rappelleront aux Canadiens le scandale Duffy-Wright dans leurs publicités électorales.

Le procès s’interrompra à la fin de la semaine prochaine, laissant aux conservateurs sept semaines pour ramener l’attention des électeurs sur leur plateforme et se repositionner comme le parti idéal. La suite de cette longue campagne donnera à Harper le temps nécessaire pour recentrer son message et présenter ses politiques plus en détail.

DES SIMILITUDES FRAPPANTES AVEC UNE CAMPAGNE ANTÉRIEURE

La campagne électorale en cours présente des similitudes frappantes avec celle de 2005-2006. Toutes deux, d’une longueur inhabituelle, ont été interrompues par un congé férié (la fête du Travail dans le cas présent, Noël en 2005-2006) et axées sur la question des services à l’enfance. Mais la ressemblance la plus troublante, c’est l’émergence d’un scandale justifiant une enquête de la GRC.

Juste avant la campagne de 2005-2006, le NPD avait demandé à la GRC d’enquêter sur le gouvernement libéral au sujet d’une fuite concernant la décision de Ralph Goodale à l’égard des fiducies de revenu. La réponse de la GRC avait soulevé une vive controverse et agité le monde politique. Dans la campagne en cours, le NPD a de nouveau fait appel à la GRC, mais cette fois pour enquêter sur la conduite des membres du personnel du cabinet de Stephen Harper. L’histoire se répète : des allégations d’activités criminelles au sein du parti au pouvoir ont surgi au beau milieu de la campagne électorale.

AUCUN PARTI NE SE DÉMARQUE SELON LES SONDAGES

Les résultats des sondages nationaux réalisés cette semaine diffèrent considérablement. Selon le site de sondage ThreeHundredEight.com, le NPD mène la course avec 33,5 pour cent des intentions de vote, suivi des conservateurs avec 29,4 et des libéraux avec 26,7. Un sondage national de Léger mené au début de la semaine relègue pour la première fois les conservateurs au troisième rang, alors qu’un autre réalisé par Nanos Research place les trois partis coude à coude, les conservateurs recueillant 31 pour cent des intentions de vote, le NPD 29 et les libéraux 28.

Les sondages portant sur l’économie révèlent un net changement. Selon un sondage d’Abacus Data réalisé le 20 août dernier, l’électorat canadien se montre pessimiste à l’égard de l’économie, pour la première fois depuis 2013. Seuls 33 pour cent estiment que l’économie est en période de croissance, contre 64 pour cent qui la considèrent plutôt en décroissance. Ils ne sont que 33 pour cent à croire que le pays est sur la bonne voie, la plus basse proportion enregistrée par Abacus depuis 2014. En outre, un sondage de Forum Research demandait aux répondants lequel des trois principaux chefs de partis saurait le mieux gérer l’économie; les résultats placent sur un pied d’égalité le chef du NPD, Thomas Mulcair, et le premier ministre. Il s’agit d’un important changement de perception susceptible d’influer sur les résultats de ces deux partis le jour du scrutin.

LA FAMILLE, LA SÉCURITÉ ET LES AFFAIRES AU PREMIER PLAN

La semaine dernière a été semée d’annonces plutôt mineures. Les chefs des partis fédéraux ont communiqué des annonces ciblées en vue de promouvoir leurs politiques auprès de leurs sympathisants. Tous trois ont abordé les questions familiales : les conservateurs ont proposé un allègement fiscal pour les couples qui adoptent un enfant ainsi qu’une nouvelle réglementation sur les sièges d’auto; les libéraux ont promis des mesures de soutien aux aidants naturels et une prolongation du congé parental à la naissance d’un enfant, qui passerait de 12 à 18 mois; enfin, les néo-démocrates ont dévoilé leur plan universel pour la garde d’enfants et leur promesse de garantir une place en garderie pour chaque petit Canadien.

Les libéraux ont annoncé plusieurs mesures touchant l’emploi. S’ils forment le prochain gouvernement, ils accorderont aux employés des industries de compétence fédérale la possibilité de demander à leur employeur des horaires plus souples ou la permission de faire du télétravail.

De leur côté, les conservateurs ont annoncé un plan qui fera économiser temps et argent aux propriétaires de petites entreprises en réduisant les formalités administratives. Harper élargira la « base du fardeau administratif » afin de tenir compte des exigences imposées par les lois et les politiques. Il s’est engagé à réduire de 20 pour cent le fardeau administratif et à lancer un nouveau cycle de consultations à ce sujet dans l’ensemble du pays.

Emboîtant le pas aux conservateurs, le NPD a abordé les questions des services de police et de la sécurité publique. Mulcair a promis de consacrer 250 millions de dollars au recrutement de policiers, une somme à laquelle s’ajoutera un financement annuel de 100 millions de dollars. L’Association canadienne des policiers et la Fédération canadienne des municipalités ont chaudement accueilli cet engagement néodémocrate.

LES EFFETS D’UNE LONGUE CAMPAGNE

Ni le NPD ni les libéraux ne disposent de moyens de transport voués à leurs campagnes, mais ils semblent s’en accommoder. À l’heure actuelle, le premier ministre est le seul chef de parti à se déplacer dans un avion privé sécurisé, ce qui n’a pas empêché les chefs du NPD et du Parti libéral de parcourir le pays. Les avions de ces derniers seront prêts après la fête du Travail, au moment où les Canadiens s’intéresseront davantage à la campagne, selon leurs prévisions. Les dépenses de campagne restent peu élevées jusqu’à présent. Durant les deux mois à venir, les deux partis d’opposition devront scrupuleusement compter chaque dollar pour s’assurer d’avoir suffisamment de fonds jusqu’à la fin de la campagne.

Les chefs des partis ont visité toutes les provinces, mais c’est en Colombie-Britannique, en Ontario et au Québec qu’ils ont concentré leurs activités. Ils ont passé peu de temps dans les Prairies et le Nord. Cliquez ici pour voir un aperçu de leurs déplacements.

Le NPD mène jusqu’ici une campagne plus vigoureuse que les précédentes, même dans les circonscriptions détenues par des ministres conservateurs. Un tel renforcement de sa présence témoigne du sérieux de ses prétentions au pouvoir. C’est essentiellement au Québec qu’il gagne du terrain : selon un sondage CROP réalisé pour La Presse, la « vague orange » de 2011 pourrait bien se transformer en tsunami. En effet, le NPD y récolte 47 pour cent des intentions de vote, soit 27 points de plus que les libéraux. Les conservateurs se classent au dernier rang, derrière le Bloc québécois, avec 13 pour cent des intentions de vote.

LE POIDS DES PREMIERS MINISTRES

Plusieurs premiers ministres provinciaux sont venus mettre leur grain de sel dans la campagne électorale fédérale. En général, ceux-ci préfèrent rester dans l’ombre et se taire, mais cette fois-ci, la première ministre de l’Ontario, Kathleen Wynne, est particulièrement volubile : elle a récemment déclaré que le Canada avait besoin d’un nouveau gouvernement fédéral qui collaborerait avec les provinces et territoires. Au début de la campagne électorale, elle a croisé le fer avec Harper au sujet du Régime de retraite de la province de l’Ontario. Bon nombre estiment qu’elle n’a rien à perdre et que ses piètres relations avec le premier ministre la poussent à sortir de sa réserve.

Brian Gallant, premier ministre du Nouveau-Brunswick, tire à boulets rouges sur tous les chefs de partis, attaquant leurs positions à propos du projet d’oléoduc Énergie Est. Pour le reste, il a fait le serment de ne pas s’immiscer dans la campagne. Gallant s’est montré particulièrement dur à l’endroit de Mulcair, qui n’a pas encore précisé ses intentions quant à l’oléoduc.

L’Albertaine Rachel Notley, dernière venue dans le groupe des premiers ministres provinciaux, est aussi l’une des plus silencieuses. Cette néo-démocrate a déclaré que les affaires de sa province l’occupaient déjà bien assez et qu’elle ne souhaitait pas couper les ponts avec les partis fédéraux d’autres familles politiques. Elle a répliqué mollement aux attaques de Harper qui lui a reproché d’avoir haussé l’impôt.

Il est difficile de déterminer si les prises de position des premiers ministres provinciaux jouent en faveur ou en défaveur des partis. À l’heure actuelle, Justin Trudeau jouit d’une plus grande cote de popularité que Kathleen Wynne. À l’inverse, en Alberta, Rachel Notley éclipse Thomas Mulcair. Il reste à voir dans quel sens les premiers ministres provinciaux influeront sur le scrutin.

Par exemple, Brad Wall, le « premier ministre le plus populaire du pays », dont la cote de confiance dépasse les 61 pour cent, pourrait jouer un rôle déterminant en Saskatchewan. Le gouvernement Harper, qui y obtient 38 pour cent des intentions de vote, profitera sans doute d’un coup de pouce de Wall, surtout dans le contexte du redécoupage des circonscriptions de la province.

LES MÉDIAS SOCIAUX, D’HIER À AUJOURD’HUI

En comparaison avec les précédentes, cette campagne électorale manque de piquant, mis à part un récent rassemblement perturbé par un partisan qui s’est mis à injurier des journalistes. Les utilisateurs des médias sociaux se sont amusés de cet incident, créant un mot-clic, #AngryCon, et produisant de fausses affiches de campagne. L’angoisse devrait monter au fil des rassemblements politiques, en particulier chez les conservateurs, comme c’est souvent le cas des gouvernements sortants. Leur autobus de campagne traîne derrière lui des membres du Syndicat des travailleurs et travailleuses des postes et un groupe d’anciens combattants à la tête du mouvement « Anything But Conservative » (Tout sauf les conservateurs).

Les trois grands partis ont été poursuivis par d’anciens gazouillis choquants ayant refait surface dans les médias sociaux. Une candidate libérale de Calgary a dû démissionner pour des gazouillis publiés il y a quatre ans; un néo-démocrate de la Nouvelle-Écosse s’est retiré de la course en raison de commentaires sur Israël exprimés un an plus tôt; enfin, un candidat conservateur de Montréal a démissionné pour ses propos sexistes en ligne. D’autres candidats seront fort probablement hantés par d’anciennes publications. Les partis fédéraux devront à l’avenir mieux contrôler les candidats de la nouvelle génération, tombés dans la marmite des médias sociaux, habitués à y commenter tous les aspects de leur vie. Internet n’oublie jamais rien.