Pour la première fois depuis sa création en 2012, la Coalition avenir Québec (CAQ) risque, bien malgré elle, d’être plongée dans un véritable débat gauche-droite sur l’axe économique, et ce, en raison de la pandémie et de l’objectif ambitieux du retour à l’équilibre budgétaire prévu dans cinq ans. Pragmatique, le gouvernement de la CAQ ne se laissera pas entraîner dans un débat idéologique gauche-droite qu’il juge futile, mais l’état des finances publiques pourrait le bousculer sur cette question.

Le ministre des Finances Éric Girard prévoit que le Québec atteindra à nouveau l’équilibre budgétaire en 2025-2026. Et ce, sans couper dans les services directs à la population, sans hausser le fardeau fiscal et tout en continuant les efforts de remboursement de la dette. Pour arriver à cet objectif, le grand argentier du gouvernement mise plutôt sur une hausse des transferts en santé du gouvernement fédéral et sur un accroissement du potentiel économique du Québec.

Or, bien que des vaccins contre la COVID-19 pourraient être approuvés dans les prochains mois et qu’une campagne de vaccination est en préparation au ministère de la Santé et des Services sociaux, personne ne sait pendant combien de temps les mesures sanitaires devront être maintenues. Le directeur général de l’Organisation mondiale de la santé prévient d’ailleurs qu’un vaccin ne suffira pas à lui seul à vaincre la pandémie de la COVID-19. Malgré de nouveaux investissements records de près de 5 milliards de dollars depuis le début de la crise sanitaire afin de renforcer le réseau de la santé, des dépenses additionnelles imprévues s’ajouteront prochainement à la facture, que ce soit pour la campagne massive de vaccination ou l’achat d’équipements spécialisés dans les écoles.

Le ministre des Finances a d’ailleurs inclus des provisions de 8 milliards de dollars sur trois ans dans sa récente mise à jour économique, en plus de dévoiler des investissements supplémentaires pour venir en aide aux Québécois et aux entreprises touchées par la pandémie. Politiquement, la CAQ veut respecter ses engagements électoraux, mettre de l’avant des réformes importantes qui vont générer des dépenses et conclure les négociations avec le secteur public. Bref, à deux ans des prochaines élections, les dépenses s’accélèrent et les revenus chutent.

En tant qu’ancien conseiller politique de la CAQ, tant à l’opposition qu’au gouvernement, j’ai pu constater de l’intérieur que ce parti politique est formé d’élus et d’employés issus de divers horizons politiques, une véritable coalition dirigée par un homme politique populaire. Cela étant dit, il ne faut pas exclure des débats internes sur le calendrier de retour à l’équilibre budgétaire, et ce pour deux raisons. Tout d’abord, le retour à l’équilibre budgétaire ne peut pas affecter la réalisation des engagements électoraux de 2018. À cet effet, François Legault a déjà mentionné que toutes les promesses de la CAQ seraient respectées. Deuxièmement, malgré sa popularité actuelle, certains stratèges et ministres pourraient craindre que l’atteinte de l’équilibre budgétaire limite la CAQ dans ses ambitions politiques pour 2022 et être tentés de repousser l’échéancier, alors que d’autres pourraient être plus conservateurs dans leur approche.

Les stratèges politiques de la CAQ, qui auront la mission de planifier la prochaine campagne électorale, devront se poser ces questions. Ils devront aussi identifier et chiffrer les prochaines promesses électorales de 2022 et préparer un cadre politique s’arrimant au cadre budgétaire du ministre Éric Girard. Cette opération ne sera pas aussi facile qu’en 2018 alors que les coffres de l’État étaient bien garnis.

De plus, les 76 députés de la CAQ voudront prendre des engagements dans leur circonscription et pour leurs régions, lesquels représenteront une facture supplémentaire à inclure au cadre budgétaire et politique de 2022. Certains ministres et conseillers devront prendre tous ces engagements en délibéré et dire non à des élus, ce qui risque de créer des déceptions et des frustrations à l’interne et peut-être même sur la place publique.

Ce débat est d’autant plus important considérant que le Parti libéral Québec ne semble pas faire d’un retour rapide à l’équilibre budgétaire un absolu, ce qui tranche avec les actions prises alors qu’il gouvernait entre 2014-2018. L’ancien ministre libéral des Finances, Carlos J. Leitão, est d’avis qu’il n’y a pas d’urgence à régler le déficit du Québec compte tenu de la crise actuelle. Politiquement, cette prise de position d’un ancien ministre, encore très respecté dans la sphère politique, lance le débat entre les différents partis. Rappelons-nous que François Legault a rejeté l’austérité libérale de 2014 et a reproché au PLQ d’avoir fait des coupures majeures, notamment en éducation.

Depuis sa fondation, la CAQ a toujours voulu éviter les étiquettes politiques gauche-droite. Dans les faits, une fois au gouvernement, la CAQ a augmenté considérablement les investissements en santé, en éducation, en culture et en environnement. De plus, elle a présenté des réformes très progressistes depuis 2018 : nouvelle politique nationale des proches aidants, amélioration de la flexibilité du régime d’assurance parentale, modernisation du régime de santé et de sécurité du travail, rétablissement du programme public de fécondation in vitro, révision complète du système de consigne et de la collecte sélective, etc. D’un autre côté, la CAQ prône aussi une révision de certains programmes gouvernementaux, l’accélération des projets de développement économique et la réduction du fardeau fiscal des Québécois. À mon avis, la CAQ est très bien ancrée au centre de l’échiquier politique. Toutefois, l’adéquation entre les prochaines promesses politiques et l’atteinte de l’équilibre budgétaire d’ici cinq ans l’amènera inévitablement à débattre sur l’axe économique gauche-droite, à l’interne et avec les autres partis. Quels choix le gouvernement caquiste doit-il faire pour revenir à l’équilibre budgétaire d’ici les cinq prochaines années? En fait, pourrait-il repousser à plus tard cet objectif ambitieux ?